Textes

41 mars

L’EFFERVESCENCE EST EN MARCHE

LE POUVOIR DU NOUS

Quelque chose se passe ici et maintenant.
Le « nous » prend enfin son sens.
Ce soir, on ne rentre pas chez nous, on réinvente la démocratie.
On redécouvre d’ailleurs le sens réel de ce mot :
Bien plus qu’un simple bulletin de vote glissé dans l’urne pour laisser d’autres nous gouverner, et trahir les valeurs et les promesses sur lesquelles ils se sont fai
t élire, nous sommes tous d’accord pour dire qu’ici, la démocratie, c’est nous qui la faisons. Elle est participative et directe. Chacun a le droit à la parole et à un moment d’écoute, les minorités opprimées trouvent un espace rare de témoignage, on vote des propositions ensemble et on les valide suite à un consensus. On écoute les autres avec attention, et on se sépare ensuite en commission selon ses intérêts.
Chacun a un rôle à jouer dans ce village temporaire.
Les uns ont préparé de la soupe, de quoi faire des sandwiches, d’autres ont géré le coin sécurité, d’autres s’attellent depuis des jours pour gérer la logistique et l’organisation de cet événement. Des femmes et des hommes travaillent et s’organisent et coopèrent ensemble pour lutter.

ALLER VERS LES AUTRES C’EST DEJA LUTTER

Bien sur, il manque beaucoup de monde et certains sont déjà des habitués des luttes sociales mais cette occupation de la place publique prend tout son sens dans cette effervescence et cette émulation. On va à la rencontre des autres. C’est déjà un point de gagné, même si on ne sait pas ce qu’on fera demain , on aura été des humains sociaux aujourd’hui. Chaque jour compte face à l’absurdité de ce monde. C’est vivifiant ce brouhaha, ces échanges, on a besoin de se réunir et de rêver ensemble à ce qu’on peut créer, on a besoin de croire en quelque chose. Les langues se délient autour des feux et les tours de paroles s’organisent.

Plus tard, l’ambiance se fait bon enfant, on assiste à un moment plus récréatif mais non moins important pour la cohésion sociale du groupe.
Des guitaristes grattent sur leurs cordes, des accordéonistes tirent sur leurs soufflets, un flûtiste joue des airs entraînants. Les instruments et les voix se mélangent, on danse, on célèbre la vie.
D’autres ont le regard fixé vers un écran qui projette le film Merci Patron de François Ruffin. Cet acte est symbolique, on a tous le regard pointé vers la même direction, vers l’injustice sociale et politique.

On est ensemble, on est debout, on se parle, on s’organise.
Il se passe quelque chose ici, maintenant.

Guillaume

44 mars

A la Saint Stanislas : regarde nous bien en face, il faut que tu t’y fasses,

Nous resterons en place, oui ensemble debout jusqu’au petit jour,

On a la classe, on sera face à face aux CRS, il faut que ça se sache,

C’est la lutte des classes.


45 mars

Je suis originaire de Lille. Depuis quelques mois, je suis revenu m’installer dans la ville qui m’a vu grandir. A Wazemmes, que l’on qualifie pudiquement de « quartier populaire ». Je l’ai fait par choix. Parce que c’est un lieu de cultures et d’échanges, de diversité. Je suis cadre dans une grande entreprise française implantée dans la région, déçu du jeu politique et syndical. Je vais encore voter aux élections, mais aucun programme politique ne parvient plus vraiment à me convaincre.

 

Et puis, j’ai entendu parler de Nuit Debout aux informations. Je voulais savoir : qui sont-ils ? Des jeunes, des casseurs, des militants, des syndicats ? A Lille, le mouvement s’organise, place de la République. Je suis passé voir, un soir, vers 20h. La police nous surveille de loin, à l’autre bout de la place. Ils discutent surtout entre eux à vrai dire. Je reste assis sur mon vélo pour écouter : il y a une « assemblée générale ». En fait, un groupe d’individus, sans partis politiques, sans syndicats. Certains assis, d’autres debout. Juste des gens, des anonymes, de tous âges, de toute couleur de peau, réunis dans le calme. Chacun peut demander la parole en levant la main : on s’écoute, on essaye d’exposer les difficultés qu’on rencontre, émettre des idées, trouver des solutions ensemble. Eux. Moi.

 

Après cette assemblée générale, des petits groupes se forment et se répartissent sur la place pour discuter d’un thème qu’ils ont choisi. Poser les maux, trouver des remèdes, des actions, dénoncer les abus, aider les autres, essayer de donner un autre visage à la société. « Remettre de l’humain dans tout ça ». Je pose mon vélo et je passe de groupe en groupe, libre de rester, de partir, de prendre la parole, sans jugement, sans un regard déplacé. Nous rebondissons sur les idées des uns, des autres. Vers 23h, il est temps de se disperser, par respect pour ceux qui ont une famille, un travail, une vie privée, par respect pour les riverains, même si nous ne faisons pas de bruit. Chaque groupe se cherche un nouveau référent : pas de leader, pas de petit chef. Juste une bonne volonté, sûre d’être présente le lendemain, pour expliquer aux autres ce qui s’est dit jusqu’à présent, où nous en sommes de notre réflexion, de nos actions.

 

Je suis cadre et je me dis : nous sommes cent cinquante, deux-cents personnes ce soir du 42 mars. Si chacun fait un petit geste, exprime un mot, une idée, quelle puissance de travail et de réflexion, quelle richesse nous avons là ! Juste des gens, des anonymes. Eux, moi. Pas besoin de grands discours, d’organisations compliquées, d’engagements à perpétuité. Juste être là, écouter, réfléchir, se dire : « tiens, ça me fait penser que je… ».

 

Cette ville, ce pays, c’est le mien, c’est le nôtre. Il y a des choses qui ne me plaisent pas, alors aidons-nous à le changer à notre niveau. Tous les êtres humains sont appelés à passer la Nuit Debout, à venir l’enrichir. Eux, moi, vous. Il y a encore tant de sujets que nous pourrions évoquer si plus de monde passait sur cette place de la République.

 

Depuis plusieurs soirs, je pose à nouveau mon vélo face au palais des Beaux-Arts. Les autres disent que je fais partie de la « commission communication », de la « cellule d’accueil ». Ça aide surtout à se retrouver, parce qu’on ne se connait pas. Pour moi, je suis juste un passant et j’essaye de parler de ce mouvement à d’autres passants, s’ils en ont envie. J’en parle aussi autour de moi, à mes amis, ceux avec qui je partage mes passions, à mes collègues. Qui m’a demandé de le faire ? Personne. Moi. Je suis plutôt un solitaire. Ce soir, j’ai envie d’être un solidaire. Avez-vous remarqué ? C’est un petit rien, mais cela change tout. Pour moi, c’est ça passer la Nuit Debout. En aurais-je encore envie demain ? Qu’importe, ce qui compte c’est ce que nous faisons à partir d’aujourd’hui.

 

Alors j’invite des gens à faire un petit détour, aller écouter, participer ou juste boire une soupe chaude. Nous sommes tous la France. Si nous voulons que les choses changent, nous avons besoin de toutes les idées, toutes les opinions, toutes les bonnes volontés. Voilà pourquoi je crois en ce mouvement.

 

45 mars. Il est 21h. Le vent se lève, l’orage gronde. Celui de Nuit Debout. La pluie et les éclairs ne nous dispersent pas, on continue à discuter calmement en se protégeant sous des bâches. Chez moi, c’est ici, sur la place de la République, sur notre forum. Je marche sur ses pavés depuis 36 ans, mais je ne la verrai plus du même œil désormais. Je propose à manger aux démunis transits sous les façades des banques, je discute avec un couple de retraités qui sort du cinéma, qui s’inquiète, s’interroge et finalement fait un petit détour pour aller écouter. Leurs problèmes ce sont aussi les nôtres, ce sont ceux de notre société. L’assemblée générale s’est terminée sur des voix, à peine audibles ce soir, faute de micro. La voix de tout ce petit peuple réuni là. Eux, vous et moi. #lademocratiecestici

#nuitdeboutlille

 

46 mars

Je suis citoyen français. Je suis né et j’ai grandi en France, de parents français. Je suis citoyen français. Je suis citoyen français, mais quand ai-je accepté sciemment de l’être ? J’ai grandi dans un grand jeu, avec des règles qui se sont imposées à moi. Ces règles établies, je ne les ai jamais remises en cause en tant que telles. Je ne les ai jamais vraiment acceptées en tant que telles. J’ai vécu comme ça car tout le monde autour de moi vit comme ça. Ces règles, je n’en ai jamais vraiment eu conscience.

Aujourd’hui, j’en suis conscient. Ces règles existent, et toutes ne me plaisent pas. Mais il n’y a pas d’alternative. Soit on accepte tout, soit on n’accepte rien. Il n’y a pas de milieu. Il n’y a pas de chemin de traverse. Il n’y a que la loi, et l’illégalité. Le noir et le blanc. Je ne veux plus de ce système, mais je suis obligé de le subir.

Le système tel qu’il est déclaré est sensé être altérable. Dans les faits, le pouvoir est trusté par une bande de vieilles momies aux idées consanguines, qui vivent dans un vase clos depuis bien trop longtemps.

Alors, si on ne peut pas changer le système tel qu’il permet d’être changé, c’est qu’il marche mal. Et dès lors que l’on arrive à ce constat, c’est un devoir de le faire changer, autrement. C’est pour ça que le mouvement Nuit Debout me plait. Il m’a permis de prendre conscience de l’existence des règles du jeu. Il me permet de réfléchir aux règles dont j’ai envie. Il me permettra de changer le système, autrement.

Je me sens comme un bébé baptisé malgré lui, qui trente ans plus tard découvre l’apostasie.

Signé : Lax

 

Nous sommes

                Une gigantesque assemblée,

                                                     Ivre d’espérances,

                          Tous fidèles à ce rêve commun.

                               Durablement, nous maintiendrons la veille,

                               Enthousiastes, pour que la révolution gronde…

                               Balayerons les oppresseurs,

                               Ouvrirons les frontières.

                               Un futur meilleur se prépare, nous avons tout…

                               Temps pour nous construire.

                                                                             Souillés même, nous résisterons,

                                                                                                                   Outre la misère, nous maintiendrons,

                                                            Libres : notre éternelle devise !

                  Ils abdiqueront, car nous…

                                                                                                                   Déclamons notre ferveur,

                                                          Aimons plus que tout notre combat,

                                                                                                       Il est l’heure, l’aiguille tourne à toute vitesse.

Régnons sur l’absurdité, notre tactique, c’est le renversement.

                                      Enfermons-les, ces fauteurs de rêves, soyons…

                                                                                                                Saufs, libérons-nous, enfermons-les…

                                      ces cauchemars qui nous tourmentent.

                                                                                                                                                                                                                                         Maxime M.

Tous ensemble, vivre notre vie comme si c’était le 1ere jour, ne plus courber le dos, ne plus plier sous les matraques, ne plus fuir le chaos social, l’affronter ensemble debout, jusqu’au bout, oui je suis debout, vivre ma vie debout et plus couché sous cette pluie de tristesse qu’est notre monde, oui je veux être citoyenne d’un pays qui mérite de survivre à la peine de son peuple, qui mérite de reprendre le cours de sa vie, reconnue par ses pères, reconnue car je suis humain, je suis moi, je suis vous, vous êtes nous, je veux être toi, aujourd’hui debout je te tends la main, ensemble plus fort, bâtir ce qui nous appartient : notre avenir, notre présent est déjà sur nos talons, mon avenir, chaque jour je te vie dans mon cœur, avec toi je suis la route d’un monde meilleur, alors suis moi je vais te montrer le chemin, ensemble nous allons essayer de nous rendre heureux..

Je suis là. Dans la nuit, debout. J’affirme ma présence radicale, conjugue mon verbe au présent du vindicatif.

Lui est neutre, ni pluriel, ni singulier, omniprésent et injonctif, matrice désincarnée et orthonormée, enserrant la vie dans ses griffes immatérielles. Il est le Système, le pantin téléguidé par les cours du marché – la bourse contre la vie – le hochet des actionnaires, et le hochement de tête des gouvernants. L’ordre social fonctionnel, qui somme de consommer, fonctionne sur notre fonctionnement consenti, travaille à précariser les travailleurs, soumet le salariat, et assomme les révoltés.

Au sein du dernier groupuscule, envers et contre Lui, le crépuscule sera mon baptême. C’est un défi, à visage découvert, sur l’agora, contre l’agonie sociale et la misère. Mon poing levé est irrécupérable, ma parole est irrévocablement humaine, ma main ouverte, irréductible. Combustible presque entièrement consumé de cet ordre consommateur, il me reste mon âme, et ma présence imparable. Et la nuit me console, quand le jour me consume.

Nous sommes là, debout, dans la nuit et pluriels, singuliers personnages attendant l’aurore dans la nuit sensuelle. Libertinage scandaleux… Notre compagne ? La démocratie, belle et bien-aimée. Et c’est chose publique ! Nous passerons la nuit, et vivrons même ensemble, au grand dam des qu’en-dira-t-on. La Nuit Debout ? C’est la Fraternité guidant le peuple, salariée licenciée, les deux seins nus, foulant des pieds les ruines de Monsanto, JP Morgan et de la BNP.

Contre l’arraisonnement du monde, sous la coupole obscure de l’immensité, nous prenons possession de notre devenir, nous extirpant ensemble, sur la place commune, de notre confort, et de la conformité au système individualiste. Notre esprit civique s’éveille, loin des experts, producteurs de misère, quand la veille débute. Nos lanternes sont alternatives, nos lumières, réflexives, réfléchissent l’obscurité douce de la nuit qui nous couvre.

Là-bas, la politique est représentative, globale et déracinée, mais nous sommes présents, sans intermédiaires, à l’écoute de nos consciences, et à l’enseigne du local. Sous les pavés et le béton armé, buvons à la sève de nos racines, qui nous procurent l’énergie d’un ordre plus juste ! Non pas une boisson énergisante de rentabilité compétitive, non pas une vitamine de performance sous l’égide du marché, non pas un remède d’innovation productive, mais la force d’un renouveau créateur, d’une permanence culturelle, et d’une responsabilité fraternelle.

Nous attendons activement le lever du soleil qui donnera un sens et une couleur à ce mouvement immobile, ce mouvement de veille active qui se veut printemps sans soldes, sans nouvelle collection, sans reprise de la croissance industrielle, sans hausse des allocations. Il s’affirme printemps alternatif, passage de l’hiver industriel à l’ère de la transition écologique, bourgeonnement de justice sociale, saison des amours de la vie, éclosion de nos consciences, accouchement de nouvelles idées et avènement ensoleillé de quelque chose de neuf.

Notre seule revendication est l’avènement du jour nouveau. Nous ne manifestons pas, nous nous manifestons. Comme le Printemps, mais dans la nuit, debout.

Baudoin

48 mars

La vie est bien. Je l’aime bien en c’moment. Je me sens bien. Libre. Ouvert. Mon horizon des possibles est grand ouvert. Plus qu’il ne l’a jamais été. Nuit Debout m’est salvateur. J’étais au bord de la rupture. De moi avec moi-même. Et avec le monde qui m’entoure. Un sentiment de saturation. D’enfermement. D’être contraint. Dans un tout petit espace. Par la société dans laquelle je vie, dans laquelle nous vivons. Parce que j’avais l’impression que malgré mes choix, la société, via la vie qu’elle propose et impose, me rattrapait. Et que je devais me résoudre à travailler. A trouver un travail. Et que même si je m’imposait des limites – ne pas travailler à temps plein – je devais rentrer dans le rang. Trahir mes idéaux. Me trahir. L’avantage avec cette société malade, mourante, c’est qu’il n’y a pas de travail. Une société du travail sans travail. Alors un moment d’égarement, de perdition, peut rester un moment d’égarement. Sans conséquence. Au moment où je me repliait sur moi, où mon ego prenait trop de place dans ma vie, un collectif s’est formé. Qui m’a gentiment remis à ma place. Celle d’un individu au milieu de beaucoup d’autres. Nuit Debout, c’est beaucoup d’individus, avec des histoires, des combats, des espoirs et des rêves. Qui se rassemblent, s’assemblent, et font ensemble. Qui se racontent leurs histoires, expliquent leurs combats. Qui espèrent et rêvent ensemble. Des individus qui réfléchissent, pensent et agissent collectivement.

Et tout ça, ça redonne foi en l’humanité. Et en l’humain. Se prendre une claque bienveillante par des personnes géniales. Qui font de belles choses. Et qui réveillent mon cœur. L’amour. L’amour de toutes ces personnes. L’amour de ce collectif. L’amour du collectif, du faire-ensemble.

J’ai l’impression de renaître. J’ai beaucoup d’espoir, mais peu d’attente. On n’peut pas rater, parce qu’on a essayé. On a réussi parce qu’on est ensemble soir après soir. Et ça, personne ne pourra nous l’enlever. Personne ne pourra plus nous empêcher de nous exprimer, et d’être ensemble.

Merci de m’avoir réveillé.